Longpré, vu par Louis Aragon

lundi 9 novembre 2009
par Bailly Eric

La semaine sainte par Aragon Ed FOLIO

cette semaine sainte est celle du 19 au 26 mars 1815. le débarquement de l'Ile d'Elbe a eu lieu et "BONAPARTE" a déjà passé Lyon. Louis XVIII est en fuite. Un tel livre, un tel roman est impossible à résumer. C'est le tableau de tout un peuple à un tournant de son destin. Je vous livre ici, le passage concernant Longpré et qui s'intitule "La vallée de la Somme" il est certain que Aragon est venu à Longpré, sa description des lieux est bonne, donc il peut entrer dans nos célébritées qui ont visité notre village. A noter le livre "la Semaine Sainte" est un roman ; les nom de personnes sont pure coïncidence et l'auteur lui même en décline toute responsabilité.

Depuis le matin, toute la vallée était plongée dans le brouillard. Les feux allumés la veille un peu partout avaient longuement fumeronné, puis la pluie en avait eu raison, pour la plupart. On voyait de loin en loin s'en mêler à la brume les dernières fumées. Les tourbiers s'étaient trop pressées croyant l'arrivée du printemps : il faudrait encore attendre pour brûler les tas de tourbes terreuse, le rebut de ce qu'on avait retiré des marais la saison précédente, le bouzin impropre à faire des briquettes et qu'on essaimait sur les terres communales. Quand le temps le permettait, on consumait ces tas qui faisaient partout à la fin mars, dans la vallée, des petits panaches jaunâtres entre les arbres et les joncs, et les paysans venaient en charger les cendres blanches pour en couvrir les prairies, et les champs où poussent les blés tardifs, car c'était du bon engrais.

Mais les pluies n'empêche point l'extraction de la tourbe, au contraire : que faire d'autre, pour ceux qui partagent leur temps entre le marais et les travaux des champs ? Pour ce qui est d'Eloy Caron, tourbier, qui se louait parfois pour les gros travaux de la commune, il n'y avait pas le choix en cette saison, bien que la plupart attendissent Pâques ; pour lui mécréant, pas besoin pour commencer le travail que le Christ fût ressuscité. Le premier jour du printemps, il prenait son grand louchet, et se rendait au bord de ch'treu, c'est à dire de la bande de terre au bord des marais, déjà creusée, là où il avait préparé sa palée, coupant les mottes de gazon au tranchant de la bêche, avec quoi on se chauffait à la maison ; il emmenait avec lui Jean-Baptiste qui a treize ans, et qui remplace sa mère, maintenant que la voilà encore enceinte, pour faire le copeux. On en voyait d'autres, comme lui, dans le brouillard, qui se rendait à leurs étentes, dont les taches brunes avaient l'air de maladies sue le gazon des marais. Mais là où Eloy avait la sienne, prés de l'abri des roseaux qu'il avait construit le mois dernier, on avait la paix, c'était bien solitaire : Eloy n'aimait guère la compagnie. Il vivait d'ailleurs, avec les siens, dans cette part écartée des marais de la Somme, qui entre Long et Longpré-les-Corps-Saints, sur le territoire de cette dernière commune, que comme pas mal des plus pauvres par là, il s'obstinait à nommer Longpré-sans-arbre, à la façon de la ci-devant République. Sa maison était plus la lointaine, la plus engagée dans ce désert d'eau et de joncs, une chaumière basse, aveugle, n'ayant d'air que par la porte, pour s'y mieux chauffer, dans ses murs de torchis, épaulés de poutres, badigeonnés de chaux, sur un soubassement de planches passées au goudron. Il vivait là avec Catherine, qui, à trente-cinq ans, était déjà vieille, déformée, sans couleur, ayant eu treize petits en dix-neuf ans, dont six étaient morts, et l'aîné avait fui avec des romanichels. Ils avaient une vache et quelques poules, trois fils et trois filles. Et le père qui avait fait le mendiant. Et autour d'eux, à perte de vue, les marais, la terre trempée, hérissée de jonc, l'herbe affleurant sous les miroirs d'eau, entre les arbres montants, blancs de Hollande, frênes, ormes, parmi lesquels à peine recommençait à grimper le taillis des coupes massives, toujours répétées depuis vingt ans, quand on avait commencé à aller scier en troupe sur les communaux, et les biens nationaux que leurs anciens propriétaires ne pouvaient plus garantir ; et la rage qu'on avait eue d'abattre les arbres en ces temps de famine, il faudrait cent ans peut être pour que le paysage l'oubliât. Si, dans cent ans, il n'y avait pas de révolution ou de guerre qui passât par là.

Le regard était arrêté, au-delà de Longpré, par le haut talus qui descend presque à pic dans la vallée, et de l'autre côté, sur la rive droite du fleuve, au-dessus de Long et de Coquerel, cela grimpait plus doucement, plus humainement, mais c'était un pays déjà lointain. Le pays d'Eloy, c'était ici cette bande de prés noyés, hérissés de peupliers, coupés de canaux, d'étangs ; déjà là-bas où les bras d'eau se perdaient à cinq cents toises environ peut être, il n'était plus chez lui, et la Somme qui passait au loin, s'écartait moins d'une demi-lieue du talus de sa rive gauche, à l'endroit le plus large de la vallée, mais c'était comme une autre région. Il n'y avait guère alors, dans ce lacis de ruisseaux et de terres traîtresses, que des cabanes pour la chasse, c'était un désert, la chaumière des Caron exceptée. Avec la barque plate, se dirigeant à la perche, il fallait bien connaître ces rues d'eau pour s'y retrouver entre les hautes jonchaies, et gagner d'étang en étang, par les clairs, sans prendre le fleuve, là-bas, en aval, vers Bray, les rivières par quoi l'on pouvait se laisser glisser, portant les briquettes de tourbe, jusqu'au faubourg de Rouvroy, à l'entrée d'Abbeville, où les commerçants disputaient âprement le prix du combustible, mais en donnaient pourtant plus que les revendeurs de Pont-Rémy ou de La Chaussée-Tirancourt. Le pays d'Eloy, c'était cette longue misère bourbeuse qui s'étend ainsi d'Amiens à Abbeville, et où l'on se débat contre les propriétaires, les commerçants, les gardes messiers des communes, à l'ambition de ceux qui trichent et veulent à leur tour posséder des bouts de marais, y mettant sans droit des clôtures, les calamités des saisons, les réquisitions des villes, le passage des militaires... Le pays d'Eloy, c'était cette brume et ces fumées basses, où l'on va à flèpes, c'est à dire en guenilles, avec pour seule douceur le lait de la vache, maigre et soufflante, qui paît dans les pacages inondés, les herbes trempées et les fleurs palustres. A peine y a t'on pu se faire un bout de jardin, où les fèves vertes poussent moins bien que ces petits choux tout serrés qu'on y rencontre tout le long de la Somme. Mais c'est le pays d'Eloy, comme la tourbe est son gagne-pain, comme Catherine est sa femme ; et il n'a jamais songé à les quitter, il ne discute pas. C'est son pays et c'est sa vie. C'est ici qu'il a grandi, qu'il a vu passer les saisons, usé sa force, eu froid et faim, c'est ici qu'il s'est terré avec la Catherine, qu'il l'a entendue crier, accouchant, année après année. Le poil lui a commencé à devenir blanc avant la quarantaine. Et il a été bien heureux encore d'avoir évité la conscription, quand ses frères ont été tués l'un pour la République, un second pour l'Empire, et on n'a plus jamais revu le déserteur, celui qu'il préférait, pour lequel il a appelé comme lui ce fils que voilà Jean Baptiste.

Ce n'est point qu'il ait oublié son enfance, qu'il revoit dans ses gamins, mais tout cela est si loin, loin comme Abbeville.... sauf qu'il n'y a pas de barque plate pour y retourner. Il ne faut pas perdre son temp, toute la vie a servi à apprendre cela, à faire chaque chose à sa date : le voilà avec son fils, depuis des heures déjà, les pieds sur sa ligne, comme on appelle ici une planche fixée avec des chevilles de bois au bord de la tourbière, au bord de ch'treu, qui manie son louchet sous cinq à six mètres d'eau : le louchet est une caisse sans couvercle faite de lamelles de fer d'une hauteur de deux pieds environ, au bout d'un manche de trois toises et demie, que le tireur enfonce sous l'eau, sous le sol, de manière qu'elle emplisse de terre à tourbe. Tu t'imagine si ça fait lourd. Eloy appuie tant qu'il le peut, puis se balance pour décoller. C'est ici que la force est nécessaire, mais aussi le tour de reins, et quand l'opération se répète pendant des heures, que le bloc une fois arraché, monté à bout de bras et balancé sur la rive, ruisselant d'eau, même un hercule, s'il n'avait pas la longue habitude, comme le faucheur de faucher, n'y tiendrait pas une heure de plus

Alors Jean Baptiste fait son métier de copeux : la motte se partage en trois avec le "copoère", qui est un couteau recourbé, et pendant que son père, à peine ayant respiré de l'effort, replonge le grand louchet, l'enfant porte précipitamment les trois "tourbes" à l'écart avec la brouette qu'il a tirée de l'abri des roseaux, sur l'étente où elles vont sécher, formant, avec les tourbes déjà triées, des "rueillets" de vingt et une tourbes, qu'on groupe en lanternes que l'ai y circule, puis en pyramides tronquées où il entre deux stères de combustibles. le soleil et le vent feront le reste.


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mardi 9 mars 2010

Quand Louison Bobet et Fausto Coppi pêchaient le brochet à Longpré.

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